LETTRE DE VENISE (59)
De Messine à Venise
du Jeudi 11 Juin au Lundi 22 Juin 2015
Vendredi 12 Juin. 6h. A larguer les amarres par un temps splendide. Messine s’éveille sous les rayons colorés du soleil levant. La Madonna della Lettera, Sainte patronne de la ville, brille sous ses feuilles d’or; juchée au sommet d’une colonne de 35m elle nous adresse à la sortie du port sa bénédiction ainsi qu’aux marins et habitants de Messine. En très gros caractères majuscules peints à ses pieds sur le mur incliné du quai on lit : « Vos et ipsam civitatem benedicimus ».
Pie XI vint spécialement à Messine pour la consacrer.
Hier c’était relâche. Lessive, lavage du pont, plein d’eau, courses, aspirateur….
J’ai retrouvé un Messine bien requinqué : immeubles anciens ravalés, places propres, ombragées et décorées de belles fontaines, impressionnant hôtel de ville mussolinien mais d’une belle pierre marron clair et impeccable, larges avenues agitées par des voitures, vespas et autres engins fonçant sur les piétons, ou garées n’importe comment, le bordel latin quoi. Mais aussi des petites rues délicieuses pavées de dalles noires de basalte, un Duomo absolument magnifique : façade de pierre ouvragée, campanile superbe dotée d’une grande horloge astronomique inspirée de celle de Strasbourg, présentant à midi en farandole des cohortes de personnages et artisans dorés, voûte intérieure très élevée faite d’une belle charpente illustrée de peintures, grandes statues en pierre de saints illustres bordant les allées latérales, évoquant un temple grec ; la foi des habitants leur fit reconstruire à l’identique une bonne partie de ce Duomo gravement endommagé lors du terrible tremblement de terre de 1908 qui détruisit la ville et fit 80.000 morts ; et à nouveau restaurée dans les années 50 à la suite des bombardements de 1943. Une très belle et grande plaque de bronze moulée en relief dans la nef centrale exprime avec force et talent le drame et la douleur de ces évènements. Une place et un monument également en bronze honorent la mémoire des héroïques marins russes qui faisaient alors relâche dans le port et se battirent héroïquement pour extraire des décombres les survivants miraculés. Déjeuner dans la trattoria del Campanile, dehors sur le trottoir, dans une rue ombragée et tranquille à quelques pas du Duomo.
Au revoir Messine, nous te saluerons au passage dans deux mois avec sympathie lors de la prochaine traversée du détroit, de retour du Péloponnèse.
Le détroit est toujours aussi fréquenté ; trafic incessant de cargos, porte conteneurs et autres croisant un trafic non moins incessant de ferries reliant Messine et la Sicile à la Calabre.
Non Charybde et Scylla ne sont plus ce qu’ils ont été. Dans un courant modeste ce matin une ou deux marmites font tourner Balthazar. Par courants plus forts entre la mer Ionienne et la mer Tyrrhénienne elles avaient fait faire presque un tour à Marines. Mais, parait-il, avant que des mouvements sismiques aient aplati les obstacles les générant, ces Maelström étaient beaucoup plus violents. Pas tout à fait quand même au point où l’imagination débridée d’Homère nous le raconte. Dans l’Odyssée Ulysse choisit d’éviter Charybde, fille de Poséidon et de Gaïa, transformée en monstre marin par Zeus pour la punir d’avoir volé à Héraclès une partie de son troupeau, monstre qui avalait puis régurgitait d’énormes quantités d’eau incluant navires et poissons. Le rusé Ulysse choisit donc de l’éviter et de faire passer son bateau près de sa voisine moins goulue Scylla, préférant la perte de six marins à celle de son navire et de l’équipage tout entier. Mais plus tard, lors de son errance sur un radeau, il retourne par hasard devant Charybde qui aspire dans sa gueule son embarcation. Mais Ulysse, ce James Bond de l’époque, réussit encore à s’en sortir : il s’accroche en effet à un figuier poussant sur un rocher au-dessus de la gueule du monstre. Lorsque Charybde recrache le radeau Ulysse le récupère et poursuit ses aventures. L’Odyssée cela valait bien Harry Potter !
Longue marche au moteur un peu appuyé par les voiles par une brise légère de SSW, en longeant la semelle de la botte.
Une belle nuit étoilée tombe vers 21h30 déjà. Mais il est vrai que nous sommes par 17° de longitude Est beaucoup plus à l’Est que la France, 15° de longitude plus à l’Est que Paris, or, comme vous le savez, la Terre tournant de 15° à l’heure (360° en 24h) cela fait une heure d’avance en heure solaire, sans compter l’effet supplémentaire (en été) d’une latitude plus Sud.
Avant qu’un mince croissant de lune ne se lève la Voie Lactée se dessine clairement dans le ciel. Deneb et Altaïr s’y trouvent dessinant avec Vega, la belle étoile bleue, voisine du zénith au début de mon quart de 1h du matin, un beau triangle rectangle caractéristique du ciel d’été.
Dans ces navigations de nuit, le radar est une aide vraiment précieuse. Tiens voilà un petit bateau (petit écho) sans feu et rapide qui traverse l’écran du radar sans que nous puissions le distinguer dans la nuit.
Samedi 13 Juin. 8h. Au Cap Santa Maria de Leuca, extrême pointe du talon de la botte, Balthazar fait son entrée en Adriatique, toujours au moteur malheureusement.
Mouillage, baignade, pique nique, sur un beau fond de sable au Sud de la Punta Faci au Nord de laquelle le port d’Otrante monte la garde.
A l’approche en début d’après-midi, une ville médiévale blottie à l’intérieur de ses puissants remparts datant de l’occupation des Aragonais, se découvre ; ses maisons blanches, cubiques et aux toits plats lui donnent un air africain.
Un grand môle, le Molo San Nicola, abrite le port modeste et une baie bordée de plages. Nous allons directement mouiller dans cette rade au pied des remparts ; nous aurons ainsi un bateau bien ventilé, bout à la faible brise, alors que la chaleur commence à se faire sentir, ancré dans ce beau site historique.
Débarquant en zodiac au pied du bâtiment de la Lega Navale, notre attention est attirée par un petit bâtiment de défense côtière, mangé par la rouille. Renfloué puis érigé sur une dalle en béton ce monument est dédié, comme nous l’explique une plaque, à la mémoire de la tragédie d’Otrante et, plus généralement en symbole du sort tragique des émigrés fuyant avec leur famille leur pays, les troubles politiques et les guerres, pour se retrouver face à une Europe défendant ses frontières. L’artiste grec à qui fut confié la tâche de transformer à cette fin l’épave eut l’idée d’installer des plaques de verre épaisses et horizontales, situées à différentes hauteurs et enserrant le bateau. Eckard comprit qu’elles devaient représenter le niveau de l’eau qui montait et finit par engloutir le navire.
Cette tragédie intervint le 28 Mars 1997 lorsque ce petit bâtiment de garde côtière albanais (l’Albanie est juste en face du détroit d’Otrante), le Kateri i Radès, transformé en boat people, fut éperonné et coulé dans le détroit par la frégate italienne Sibilia qui appliquait brutalement le blocus imposé par les autorités italiennes à l’immigration illégale des albanais ; 83 personnes de tous âges, périrent noyées.
Près de 20 ans plus tard ce monument prend une signification particulière : les flux d’émigrants fuyant les guerres du Moyen Orient ou de la Libye, ou la misère de l’Afrique, ont décuplé, l’Europe paniquée n’aide pas beaucoup l’Italie qui se trouve en première ligne à gérer ce problème dramatique, même si elle l’assiste pour faire la police. Seul le sauvetage et l’accueil immédiat des boat people traversant souvent dans des conditions effroyables la Méditerranée est devenu plus humain.
Des escaliers partant du quai nous font escalader et franchir les puissants remparts de cette ville chargée d’histoire. Romaine après avoir été grecque, Otrante devint un centre byzantin, puis normand, angevin et aragonnais. Le Duomo construit à l’époque de nos cathédrales (XIième siècle) reflète ces dominations successives. Traversant des ruelles moyenâgeuses, étroites et sinueuses nous entrons de plein pied dans sa crypte. Surpris par une forêt de colonnes soutenant la cathédrale, nous avons l’impression première d’entrer dans une mosquée. Mais cette salle assez vaste est bien une église byzantine par ses décors. Un escalier intérieur au fond nous fait émerger dans le Duomo lui-même. Très haut dans cette vaste nef un surprenant plafond à caissons hexagonaux, richement peints et dorés attire immédiatement le regard, alors que les chapelles latérales et les piliers élancés restent sobres. Sur un mur, non loin de l’autel, une loge en balcon, abritée des regards indiscrets par des vitraux et richement décorée, devait abriter le seigneur du moment assistant (ou non, allez savoir ?) à la messe.
Parcourant le chemin de ronde des remparts ceignant cette petite cité de 6000 habitants, nous jouissons d’une très belle vue sur le port et sa rade. C’est ici que
le 28 juillet 1480 une flotte turque d’une centaine de navires se présente devant la ville tenue par les Aragonais. Une quinzaine de jours plus tard, après une défense héroïque la cité succombe devant le nombre des assaillants. Sur les 22000 habitants de l’époque 12000 furent impitoyablement massacrés ; ceux dont on espérait une rançon ou qui pouvaient se vendre furent réduits en esclavage. L’archevêque, les prêtres et le commandant de la place furent sciés en deux vivants. Comble de l’horreur huit cent Otrantins qui avaient refusé de renier la religion chrétienne furent décapités. On les commémore dans le Duomo où sont conservées leurs reliques, comme les saints martyrs d’Otrante. Mais les tenaces Aragonais reprirent la ville trente ans plus tard, profitant il est vrai de la mort de Mehmed II.
Qui sont-ils ces fameux Aragonais que l’on rencontre si souvent au cours de nos navigations méditerranéennes ? Et bien l’Aragon était un petit royaume au Sud des Pyrénées et à l’Ouest de la Catalogne. Ses fiers et ambitieux dirigeants agrandirent leur domaine en dominant successivement la Catalogne, les Baléares (à Palma de Majorque je m’étais fait reprendre énergiquement par le cocher du fiacre qui nous promenait, en ménageant Anne-Marie, dans les places et ruelles de cette très belle ville, lorsque je lui demandais si les gens des Baléares se considéraient comme des catalans. No, senõr ! españols !! il voulait dire aragonais sans doute), la Sardaigne, et à son apogée la Sicile et le royaume de Naples incluant tout le Sud de l’Italie, les Pouilles et la Calabre. Lorsque Ferdinand II d’Aragon épousa en 1469 Isabelle de Castille, l’union de l’Aragon et de la Castille créait le noyau de l’Espagne moderne. Le roi catholique (titre glorieusement décerné par le Pape Alexandre VI pour le féliciter de l’expulsion odieuse des Juifs d’Espagne, des intégristes il y en a toujours eu et partout) compléta son royaume au cours de son règne en conquérant la Navarre, le Milanais, Oran, Bougie et Tripoli. Il transmettra à sa mort sa couronne à son petit-fils Charles Quint.
J’ai parlé des Aragonais mais Eckard, du pays des Souabes, me rappelle qu’avant eux Frédéric II…..
Dimanche 14 Juin. 16h30. La manœuvre va être délicate. Arrivés dans le vaste port de Brindisi par un solide force 6 limite 7 il va falloir accoster cul à un ponton avec ce vent énergique presque traversier. Le voisin sur son bateau guette anxieusement ce qui va se passer. Les deux marins de la marina un peu inquiets se tiennent prêts à frapper nos amarres sur des anneaux pourris et pissant la rouille curieusement installés sur la face latérale du ponton, et non des taquets costauds sur le ponton ; commode pour aller vite et ne pas s’écraser les doigts ! Il ne faut pas se louper. L’honneur du capitaine et de notre pavillon est en jeu. D’abord un cercle à vitesse lente avant de s’engager entre les rangées de bateaux pour mettre le zodiac à l’eau et l’amener tenu court près de la proue, c’est la tâche de Nicole, pour ne pas gêner l’envoi des amarres et la descente sur le ponton par la jupe arrière au-dessus de laquelle il est suspendu en mer.
Avancée presque bout au vent entre les pontons jusqu’à bien dépasser la place assignée, puis marche arrière assez énergique. Le bateau a alors naturellement tendance à partir cul au vent, ce qu’il fait, faisant décrire à Balthazar une jolie courbe dans un secteur de 90° pour arriver précisément perpendiculaire cul au ponton. les deux marins sautent sur nos amarres pendant qu’Alain les mains gantées (gare aux bernacles et autres moules sur les pendilles !) saisit rapidement avec la gaffe la pendille au vent pour la porter à l’avant ; marche avant avec du régime pour forcer Balthazar à tenir à peu près perpendiculaire au quai en tirant sur son amarre arrière bâbord (ce qui le fait tourner vers le vent par le couple formé par l’amarre tirant près du liston bâbord et l’hélice poussant dans l’axe, donc avec un bras de levier de plus de 2m ; la poussée de l’hélice étant alors d’environ 1000kg cela fait un couple de 2000kgm suffisamment costaud pour s’opposer au vent fort poussant de travers sur la coque de 17m et la mâture ; le propulseur d’étrave, qui à lui seul ne peut étaler une telle poussée, permet de compléter le dispositif pendant qu’Alain et Eckard s’affairent à souquer sur la pendille. Frappée sur le taquet avant au vent avec déjà une bonne tension je recule alors pour mettre la jupe à 1m du ponton ce qui achève de souquer très raide la pendille alors que les amarres arrière sont raidies. A couper le moteur, les deux marins du ponton nous donnent un coup de casquette italienne en connaisseurs pour cette manœuvre bien réussie. Mais quand, dans ces cas là, çà merde (plutôt rarement maintenant quand même, heureusement !) alors on ne sait plus où se mettre ; les 27 tonnes du bateau et la poussée du vent sur ses œuvres vives allant semer la panique dans la rangée des bateaux sous le vent sur lesquels il vient se vautrer. Cela se joue à quelques secondes près, avec un dosage précis de la vitesse et le lancer d’une amarre au top.
Mais quand même, cet hiver j’ai prévu de faire installer à Ouistreham par un petit chantier piloté par un ancien de Garcia un safran derrière l’hélice, car actuellement l’hélice tire au milieu entre les deux safrans latéraux de Balthazar, empêchant d’utiliser en marche avant l’efficace coup de fouet de l’hélice sur le safran central (pour les bateaux plus anciens à safran unique, central) et réduisant aussi en marche arrière l’effet de couple induit par l’hélice qui entraîne un fort courant d’eau sur le safran. C’est pourquoi un bisafran est beaucoup moins manoeuvrable dans ces situations de manœuvre à quai par vent fort. Je veux corriger cela pour bien maîtriser les situations délicates comme celle que nous venons de rencontrer.
Un Ti’Punch arrose cette opération ainsi que la très belle journée de voile au largue nous ayant amené d’Otrante à Brindisi. Ce Ti’punch permet aussi de se remettre de l’émotion consécutive au supercoquetier indémerdable du spi que j’ai réussi à faire bêtement. Avant que le vent fraîchisse j’avais décidé d’envoyer le spi pour accélérer cette marche au largue par une quinzaine de nœuds de vent réel. Une grand’voile insuffisamment débordée pour masquer le spi avant qu’il ne gonfle, une écoute de spi pas complètement libre, il n’en fallait pas plus pour que le spi commence à gonfler dans le haut, pendant le retroussage de la chaussette avant que le bas soit complètement clair autorisant à déployer normalement le spi en raidissant le bras pour amener le tangon au vent ; il n’en fallait pas plus pour générer un superbe coquetier (le haut et le bas du spi sont gonflés et tirent mais à mi hauteur des tours bien serrés se sont formés par rotations en sens contraire de la poche du haut et celle du bas). Habituellement cette maladresse se corrige sans trop de difficultés mais là Wallou ! les tours hyper serrés enserrent la drisse de la chaussette (aller et retour) qui est donc parfaitement bloquée et ne peut plus circuler ! au bout d’une quinzaine de minutes de combat je dois rendre les armes : le dénouer s’avère impossible sur l’espace réduit du pont avant (mon spi fait 220m², la taille d’un joli petit jardin) d’autant plus que son tissus fin et léger ne supporte pas d’être brutalisé. A affaler le total et rentrer piteusement le moulon dans son gros sac. Des coquetiers j’en ai fait quelques uns dans ma vie mais un indémerdable comme celui-là jamais ! comme quoi l’aventure se trouve toujours au coin de la mer ! Le Ti’Punch fut excellent, nous en prenons même deux (dans les Antilles on en prend même trois, l’entrant, le pendant et le sortant).
Nous sommes ce Lundi 15 Juin au matin, sur la petite piazza Colonne au pied de deux colonnes romaines imposantes qui nous avaient servi d’amer pour entrer dans le port. Un très grand escalier de pierre, que nous venons de gravir, descend de cette piazza pour rejoindre le quai et la mer. C’est ainsi que les Romains ont marqué solennellement l’arrivée de la grande Voie Appia reliant Rome à Brindisi, C’est ici que déboulaient les légions romaines pour s’embarquer, à cette Porte d’Orient de leur empire, conquérir les colonies de la Grèce, du Moyen Orient et de la Perse.
Sur cette piazza une plaque sur une modeste maison témoigne du lieu où mourut le grand Virgile, malade, avant d’avoir pu terminer l’Enéide.
Site émouvant lorsqu’on laisse vagabonder son imagination recréant les images colorées de ces épopées ou tristes de la fin du grand écrivain. Ses cendres furent à sa demande transportées à Naples où il reçut les honneurs résevés aux héros.
La rue Colonne, rue dallée au cœur de la ville ancienne, est d’ailleurs ponctuée de plaques commémoratives jalonnant l’histoire de la cité, jalons qu’il serait trop long d’évoquer ici. Elle nous conduit à la piazza du Duomo et au musée archéologique qui y occupe un ancien palais. Ce musée met notamment en valeur les recherches sous marines effectuées sur les approches du port : très riche collection d’amphores grecques puis romaines, de superbes vases étrusques ayant conservé la finesse de leurs décorations et de leurs couleurs noire et ocre, d’anciens glaives, et, ce qui est rare car il se désagrège habituellement rapidement à l’air, deux femmes en bronze, les donnas de Serrone, d’une grande beauté.
16 Juin. 16h00 par 41°03’N et 17°59’E la côte italienne des Pouilles a disparu à l’horizon. Faiblement gîté Balthazar remonte au près serré sur une mer plate une petite brise NNW de 8nds par un temps splendide. Si Anne-Marie était avec nous elle dirait sans doute que les nuages commencent à lui manquer. Pas au méditerranéen que je suis qui s’en passe très volontiers. En mode vent le pilote maintient au près serré par mer plate un angle constant par rapport au vent apparent que j’ai réglé à 33° dans cette mer peu agitée. La Méditerranée capricieuse administre souvent aux Ulysses qui s’y aventurent la pétole au moteur ‘ou à la rame du temps des galères !) par mer d’huile ou le vent frais à grand frais voire davantage avec des vagues courtes et hargneuses. Mais elle a aussi le secret de ces allures de rêve qui peuvent durer des heures sans que la moindre houle vienne troubler la somnolence de l’équipage. Le pied quoi.
20h. Aviso de burrasca ! C’est la Méditerranée où le temps change très vite. Le Navtex m’apprend qu’un front froid descend sur l’Adriatique et qu’associé à lui des orages et fortes bourrasques (jusqu’à 50 nds localement) sont annoncés pour cette nuit. Effectivement le baromètre a commencé sa chute, le ciel se couvre par le Nord et au loin vers Dubrovnik des éclairs apparaissent à la tombée de la nuit. Nuit agitée avec des vagues hargneuses et de nombreux changement de voilure demandés par un vent très variable en force et direction.. Le vent s’apaise et l’ancre plonge Mercredi 17 Juin en fin de matinée dans la baie très protégée de Skrivena Luka, sur l’île croate de Lastovo. On y pénètre par un étroit passage entre des collines de calcaire couvertes de pinèdes évoquant nos calanques. Mais l’intérieur évoque plutôt un lac par sa dimension, son eau calme et ses rives préservées en dehors de quelques maisons. Une grande impression de sérénité émane de ce lieu privilégié.
Le lendemain le beau temps est revenu et nous profitons d’une brise thermique régulière pour remonter au près serré en tirant des bords l’archipel croate et venir accoster en fin d’après midi à Vela Luka, sur l’île de Korcula.
Surprise, un policier faisant la gueule me demande de le suivre au poste de police. Là il m’explique qu’il faut attendre le chef. Une bonne heure après il arrive en m’expliquant qu’il a un problème. Nous avons commis le crime inouï de relâcher pour une nuit dans la baie quasi déserte de Lastovo avant de faire les papiers d’entrée. Grande discussion, y compris au téléphone par personne interposée avec le grand chef de la surveillance des côtes logé à Zadar.
J’ai beau expliqué que je me suis abrité là seulement pour une nuit à cause de l’annonce par Split Radio d’orages assortis de violentes rafales, annonce qu’ils pouvaient vérifier, avant de venir ici dès le beau temps revenu faire les papiers d’entrée. Rien n’y fait, pas plus que de dire que dans tous les pays du monde la loi de la mer permet de s’abriter par mauvais temps et de régulariser la situation ensuite. J’ai le choix m’est-il froidement déclaré entre être détenu, moi et l’équipage et le bateau saisi, jusqu’à un procès devant un juge, ou payer cash quelque huit cent Euros (5700 Kunas, la monnaie croate). Comme à Halifax il y a quelques années j’ai dû m’exécuter. Les chiens s’exclamerait JP !
L’opération dure au total plus de trois heures pendant lesquelles deux policiers ne cessent de remplir à la main des formulaires infinis en n exemplaires au papier carbone, déchiffrant une à une avec difficulté nos pièces d’identité (vous vous appelez Meudon ? non c’est la ville où j’habite…il faut que patiemment je les aide à déchiffrer nos documents qu’ils reportent sur d’autres formulaires, puis à remplir des carnets à souche pour le paiement de l’amende…).
On me demande de voir le lendemain matin à 8 heures le capitaine du port qui doit me délivrer (contre paiement, raisnnable celui-là, le permis de circuler dans les eaux croates puis de revenir chez eux pour qu’ils me le tamponne.
Lendemain dans la capitainerie du port où j’étais attendu (visiblement la capitainerie est une annexe de la police) : Monsieur je ne peux pas vous délivrer le permis il n’y a pas d’électricité. Allez vous le faire faire à Vis (25 milles au vent). Si la lettre était une BD elle comporterait tous les caractères (mes petits enfants diraient smileys) avec lesquels Hergé exprimait les colères du capitaine Haddock.
Pour nous consoler nous nous offrons une matinée de très belle navigation à la voile, en tirant des bords, dans un temps redevenu splendide. L’ancre plonge dans dans l’anse de Stonca Klaonica, en rade de Vis, très abrité au fond d’une baie pour profiter d’une eau limpide propice à la baignade. Le site est très pittoresque. Sur un petit promontoire le clocher d’une belle église ancienne émerge au milieu de cyprès, protégeant un petit cimetière au bord de l’eau. Grand moment de calme et de paix.
Ce promontoire achève d’abriter le port de Vis (c’est une petite île) situé juste derrière lui. Après le déjeuner nous allons y mouiller pour être à courte portée de zodiac des quais de cette petite cité pittoresque. Nous trouvons là un harbourmaster enfin sympathique qui fait rapidement notre permis de circuler et hausse les épaules d’un air désapprobateur quand je lui raconte mon histoire. Mais ce n’est pas fini ! il nous faut mettre la main sur un policier recontrôlant nos passeports avant de mettre leur fameux tampon sur le permis. Parcours du combattant puis attente, après plusieurs coups de téléphone pour voir arriver au bout d’une heure une policière et un policier soupçonneux courant tout essouflés (ils doivent faire leur service 24h/24 et il est près de 20h). Tampon enfin !
Samedi 20 Juin. Les îles Kornati, succession d’îles découpées, arides, voire lunaires, bordées d’une eau cristalline défilent à tribord alors que nous faisons une assez longue étape depuis Vis que nous avons quitté ce matin pour atteindre demain l’Istrie et le port de Pula. Nous visiterons tranquillement ces îles exceptionnelles en revenant de Venise. Alors que Balthazar remonte au près appuyé par le moteur une faible brise de NE par un temps splendide la venue au loin d’une vedette sortant du dédale des îles et se dirigeant manifestement vers nous attire notre attention. Au bout d’une quinzaine de minutes la vedette est là avec un grand Policija peint sur sa coque. Avec le ton aimable caractérisant la police croate ces Messieurs nous enjoignent de couper le moteur et affaler les voiles. Je m’exécute en gardant toutefois la GV haute pour appuyer le bateau et lui donner un cap à peu près constant, plutôt que bouchonner n’importe comment ; le capitaine c’est moi ! La vedette vient alors à couple pour ce que je crois être un contrôle de police. En fait me disent-ils quand je les interroge dans leur cabine ils sont envoyés par le contrôle de Zadar pour me verbaliser (à nouveau !) car je suis censé avoir exécuté les formalités de police de sortie des eaux croates à Vis et n’ai donc plus le droit de naviguer dans les eaux territoriales croates (12 milles des côtes). Quand je leur montre nos papiers et le fameux tampon d’hier soir attestant qu’il s’agissait de formalités d’entrée et non de sortie ils sont un peu déstabilisés et appellent l’œil de Moscou, non de Zadar. Vérifications en appelant le capitaine du port de Vis puis confusion et finalement excuses correctes quand même.
On ne sort pas si facilement de décennies de communisme noyé dans la bureaucracie, le soupçon et l’état policier. Il faudra bien une génération, comme nous l’expliquait hier soir sur le quai de Vis ce jeune couple croate sympathique et évolué, ayant travaillé à l’étranger, exaspéré par le carcan qui subsiste et paralyse en partie le développement de leur pays (il leur a fallu plus de 3 ans de papiers et démarches infinies pour pouvoir acheter une maison).
Nouvel aviso de burrasca en fin d’après-midi. Décidément cette Adriatique septentrionale est bien capricieuse avec des orages assortis de vents pouvant être violents, comme nous le dit notre portulan. Le vent fraîchit progressivement et le ciel se couvre. Au petit largue ou vent de travers çà pulse dur toute la nuit ; il faut prendre deux ris en soirée et deux marques dans le génois ainsi réduit pour limiter la gîte. Balthazar donne toute sa puissance dans ce force 6 limite 7 cavalant à 9nds plus sur les crêtes des vagues revêches qu’un courant prend à rebrousse poile.
Nuit agitée et mouillée occupant bien l’homme de quart et le capitaine, mais, à cette allure l’étape de 155 milles est rapidement avalée.
Au lever du jour le vent baisse à l’approche du phare du cap Porer marquant l’extrémité Sud de l’Istrie. Déventés par la côte dans ce vent de NE nous terminons paisiblement l’étape après avoir renvoyé toute la toile.
L’ancre plonge à 7h30 ce Dimanche 21 Juin au matin à deux encâblures des superbes arènes romaines de Pula, construites tout près des quais. S’ils se déroulaient encore on entendrait ici les cris de la foule assistant aux combats de gladiateurs et le rugissement des bêtes. Dans quelques jours ce sont des chants d’opéra que nous entendrions, opéra dont on installe en ce moment la scène et les projecteurs.
Grand beau le lendemain lorsque nous sortons du port de Pula avec les premiers pêcheurs. Etape monotone au moteur appuyé par les voiles dans une faible brise.
Le campanile de la Place San Marco se détache maintenant clairement sur la ligne d’horizon d’où est sortie progressivement Venise. A affaler la Grand’Voile et rouler le génois ; la passe du Lido et son chenal est là juste devant nous alors que nous venons de dépasser la marque d’atterrage. Dérive remontée nous empruntons le chenal d’entrée de la cité lacustre mythique avec une certaine excitation.
Attention à ne pas sortir du chenal dragué marqués par des ducs d’Albe car les fonds envasés remontent vite. A virer à angle droit sur bâbord devant le feu d’entrée du Vignole. Engagés dans le Canale di San Nicolo qui prolonge le Canale Di San Marco nous retrouvons immédiatement l’agitation des canaux de Venise, vaporettos, vedettes, petits canots hors-bord se fonçant dessus les uns les autres à plein pot dans des virages serrés en créant un fort ressac secouant rudement les gondoles qui se faufilent malgré tout habilement. Par moment des cris et des noms d’oiseaux fusent. Dans l’ensemble ils sont quand même très adroits et efficaces ces Vénètes.
Placide, Balthazar fort de ses 27 tonnes avance tranquillement pour reconnaître la petite embarcation que la marina « Vento de Venezia » nous a envoyée devant l’île de Certosa où se blottit cette marina. Le marin nous pilote à travers les méandres de chenaux relativement étroits en pleine nature pour nous amener à notre poste d’amarrage.
Dans un calme remarquable, en pleine nature, au milieu des chèvres, des lapins, des cris de faisan, des oiseaux échassiers des marais (huitriers, avocettes ..) on se croirait dans un coin de Camargue. Et pourtant, à deux arrêts de vaporetto d’ici nous plongerons dans la foule et la splendeur de la Sérénissime.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Jean-Pierre (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre) et Alain (Montgaudon).